Gonzague Verneuil, cambrioleur, voyageur, technicien. Trinité.

Son éveil à la réalité du monde a pris du temps. Les révélations initiales de son Epée de Feu n'ont pas eu l'effet cathartique escompté et Gonzague a poursuivi sa route, talonné par une destinée qu'il ne pensait pouvoir ou devoir embrasser.

Refus mitigé de s'engager dans le Grand Jeu, une négociation âpre avec soi, avec les supposées puissances à l'oeuvre. Gonzague est pourtant l'un des 72, il a reconnu ses compagnons de la Table Ronde, sait qu'il fut un temps où une partie de lui a livré bataille contre le mal.

Mais maintenant, que tout cela peut-il bien signifier ? Rasant les murs du théâtre de l'apocalypse, Gonzague observe et sert des objectifs qui, s'ils ne sont entièrement les siens, n'appartiennent pas non plus aux maîtres qu'on lui a désignés. La Lumière, le Dragon. Faire aveuglément acte de foi n'est pas dans son tempérament. Ce serait même une faute professionnelle.

Aussi Gonzague a-t-il observé à distance les événements qui ont secoué Lyon, ont révélé l'importante place de la cité dans l'histoire occulte de son peuple, ainsi que d'autres comme Prague, Rome, Florence, Irem, Autun. Et il accepte de réaliser la synthèse des deux mondes, l'ancien et le nouveau, en maintenant ses activités délictueuses pour le compte d'un mystérieux commanditaire qui l'a choisi précisément pour sa nature de Trinité. Voilà que la révélation du 13 janvier 2000 pouvait être monnayée. Financièrement bien sûr, mais aussi en termes d'informations. De secrets.

Monsieur Bisesero l'a envoyé récolter pour lui de précieux et étranges objets, faisant de lui... quoi après tout ? Son homme de main ? Un partenaire ? Un positionnement difficile quand il apparaît que Monsieur Bisesero est membre du Cercle de Vienne, l'organisation de techno-activistes qui prétend déconstruire le monde Traditionnel et le rebâtir à destination d'une humanité augmentée. Gonzague est-il un ennemi de la Lumière en travaillant pour Monsieur Bisesero ? Les doutes s'accumulent, les découvertes des autres Trinités alimentent la suspicion.

Puis Monsieur Bisesero contacte Gonzague car il est temps de tirer les choses au clair. Un mouvement inattendu pour un homme cultivant le mystère et y puisant sans doute la plus grande partie de son pouvoir. Un rendez-vous nocturne à la Défense, Paris. Les portes de la Tour Sequoia s'ouvrent à son approche, l'ascenseur le conduit au 32ème étage et Gonzague patiente quelques secondes dans un hall immense donnant sur le panorama saisissant de Paris la nuit. Au loin, le son de discussions animées, comme si l'assemblée générale d'un grand groupe se tenait tardivement, déchaînant les passions de ses participants. Un homme noir en costume sombre apparaît sans un bruit et attire Gonzague près de la baie, par souci de discrétion. Le regard errant sur la cité, les deux hommes semblent flotter dans le vide, suspendus au-dessus des flots de lumière. Monsieur Bisesero a une quarantaine d'années, son visage est moite, ses traits tendus. Il prend la parole et affirme que c'est avec plaisir qu'il rencontre enfin Gonzague, l'enjoignant énigmatiquement à ne jamais oublier que derrière chaque exploit de l'humanité se trouvent des visages. A vrai dire, Bisesero a l'air mal en point, suant, tenant à peine debout. Il comprend la défiance qu'ont pu provoquer ses menaces voilées et tout ce jeu rhétorique téléphoné. Il a ce soir perdu beaucoup de ses ressources. Il sursaute au son d'un hélicoptère passant lentement au large de la tour, puis replonge dans ses pensées.

"On nous prépare une fin hygiénique. Nous n'inventons plus. Nous volons et nous recyclons. Ils parlent de liberté mais nous sommes des parasites. La Boussole que vous avez dérobée pour moi dans le Monde du Cancer, les Ateliers, est un outil qui permet d'identifier de puissants relais sur Terre, des relais utilisés par le Cercle, connectés, tissés pour soutenir une entreprise dont l'issue approche terriblement. L'histoire retiendra peut-être qu'elle est mieux entre vos mains qu'entre les nôtres.

Qu'entre les leurs.

Nous recherchons également la Flèche que vous êtes parvenus à subtiliser alors que Garnier nous y avait conduits. La reconfiguration karma-tellurique de Lyon nous a rendus complètement aveugles même si personne ici n'est prêt à la reconnaître. Nous l'avons perdue. La Flèche est une pièce centrale, une source d'énergie indispensable à la conduite de ce que nous nommons avec une certaine ironie le Projet Terminus. Cachez-la. Défendez-la si vous ne voulez pas assister à la fin de la vie et à la naissance d'une nouvelle.

Découvrez, révélez, jugez ce qui doit être fait. Je ne me battrai ni contre vous ni contre eux. Vous êtes, je crois, un échantillon d'humanité, ses hérauts. Représentez notre espèce, protégez-la,  car nous nous sommes égarés et avons oublié ce qu'était précisément notre mission sacrée. Servir l'homme."

Monsieur Bisesero lui fournit alors les coordonnées et le code d'accès d'une consigne à l'aéroport d'Incheon, Corée du Sud avant de se retirer d'un pas raide.

"Le jeu n'est pas terminé, monsieur Verneuil. N'oubliez pas pourquoi vous y participez."