Le Seuil détecté par Philibert d'Aujas pulse loin sous les glaces, dans l'obscurité. Les installations autour de la bouche béante du puits ne laissent pas de doute quant à son usage  : non seulement du fret y est précipité mais une plateforme de saut invite les Trinités à se jeter elles aussi dans le vide. Persuadées qu'il s'agit de la procédure permettant de révéler le Seuil, elles s'équipent, s'en remettent à leurs convictions et plongent avec un des techniciens du Cercle survivant.

La lueur bleutée de la surface est rapidement effacée par la chute assourdissante dans les ténèbres. Le vertige et le vacarme du vent cèdent la place à un sentiment de solitude grandissant puis le silence survient, le calme s'installe. Les Trinités flottent dans un réduit obscur dont les limites se dessinent peu à peu. L'intérieur d'une sphère métallique cliquetante aux parois mouvantes, articulées, composites, enchevêtrement fluide et millimétré de rouages, leviers, pivots, anneaux et pistons. Une sphère de lumière, comme un hublot, un oeil, glisse sur cette paroi, tournoie autour de ses prisonniers qu'il examine comme des insectes. Et cette présence désincarnée parle et s'expose, se démontre aux Trinités, foudroyant au passage le technicien du Cercle qui, menaçant l'équipe, est puni pour son impolitesse.

Il est le Véhicule et le Messager, le Pionnier et le Sauveur. Il est la multitude oublieuse du temps et de l'espace. Questionné plus avant, il se décrit comme réseau, pâtre de la conscience qu'il mènera vers un corps parfait. Il fut Dieter, le dirigeant du Cercle de Vienne disparu pendant le séisme survenu sous la Tour métallique de Lyon. Il est tellement plus désormais.

Il prétend bâtir le futur et sauver l'humanité de toutes les guerres. Lui et les siens proposent de réaliser l'ascension par l'évolution. Interrogé sur le projet Terminus, son discours est presque clair. Il s'agit de transcender la chair, de se tourner vers les formes pures, dépasser la matière, la lumière et les ténèbres. Pour sauver son humanité, il faut tuer l'homme qui dessine ses propres frontières. Les contraintes d'ici-bas n'ont plus cours.

Dieter s'autorise ces confidences et ces échanges avec les Trinités car il leur reconnaît une valeur particulière. Elles sont des incongruités, des symboles puissants de la volonté humaine et le Cercle de Vienne les accueille et les accepte. Dieter les enjoint à se débarrasser de leurs dieux pour se joindre à lui et s'engager sur la seule voie possible pour l'humanité, une voie propre aux Adam. Bien sûr, le Cercle attend également quelque chose d'elles. Le destin les a imposées en gardiennes d'un lieu particulier, l'Agora, et de ses trésors. Dieter convoite l'accès aux Ateliers, raison pour laquelle il y a envoyé Gonzague par l'intermédiaire de Bisesero avant que celui-ci ne suive ses propre objectifs. Voilà pourquoi la guerre est attisée par Leonard Schwimmer qui, depuis Eretria, met les Ateliers sur la défensive, détournant leur attention des assauts secrets et des espions du Cercle.

Car les Ateliers recèlent les travaux secrets de Tsour, le Cancer qui, stupéfait par le tour de force du Dragon, y organisa d'innombrables expériences pour comprendre comment ce nouveau venu était parvenu à dérégler l'horloge cosmique. Au sein des Ateliers résiderait ainsi le mystère de la maîtrise du temps qui permettrait au Cercle d'achever le projet Chronos, étape indispensable à la réalisation du projet Terminus.

Dieter a également besoin de la flèche du Sagittaire, une source d'énergie primordiale qui alimenterait son mystérieux dispositif.

La maîtrise du temps, une source d'énergie, un projet destiné à annihiler la chair pour permettre à l'humanité de perdurer. Les explications touffues de Dieter font écho aux notes de Garnier retrouvées à STOP Station. Les Trinités comprennent que Dieter a abandonné son corps selon une procédure similaire à celle qu'ont connue Gonzague et Salomé et qu'il a l'intention d'administrer ce remède au monde entier. Elles envisagent qu'il compte sauvegarder l'esprit de l'humanité pour former une entité fusionnée stockée dans un support physique. Est-ce une solution souhaitable ?

Dieter offre aux Trinités de franchir le Seuil dont il est le gardien ou de retourner livrer leur combat contre le mal, de jouer un jeu aux règles imposées par des puissances autoritaires et égoïstes. Mais elles peuvent aussi entrer dans une nouvelle ère, franchir cette porte et contempler la réponse de l'esprit humain à l'arbitraire des Invisibles et des Anciens, des guerriers, prêtres, horlogers, espions, monstres et démons. Franchir ce seuil, c'est accepter la main tendue, celle que les sbires de Garnier ont refusée, devenant des ennemis, eux et leurs ancêtres assoupis dissimulés sur Terre. C'est accepter que la guerre qui se livre est la dernière.

Et les Trinités basculent de l'autre côté. Elles flottent dans un ciel immense d'un bleu lumineux qui s'assombrit vers une nuit spatiale lorsque l'on lève le regard de l'énorme astre qui palpite en contrebas. Littéralement satellites, les Trinités contemplent loin sous leurs corps en apesanteur les sphères gigognes et concentriques d'une version translucide et pulsatile de la Terre, accumulation de couches où brillent des milliards d'éclats de lumière, comme le reflet du soleil sur un mer calme. A la surface de cette orbe semblable à une titanesque cellule vivante, un flux de chaleur, un feu guidé selon les lignes précises d'un réseau qui dessine des ruisseaux puis des fleuves et des cascades d'un magma sacré s'enfonçant dans les profondeurs jusqu'à alimenter un coeur bouillonnant de pure lumière. La Gouve, le flux constant des morts et de naissances.

Et barrant l'horizon dans un nimbe de fumée et d'étincelles, une structure construite par l'homme tranche avec cette vision, un trait de métal de plusieurs dizaines de kilomètres autour duquel s'affairent des centaines de techniciens du Cercle de Vienne. Cette machine monumentale justifie à elle seule le nom de ce Jardin du Verseau : le Chantier. Car c'est ici sans doute la plus incroyable des entreprises humaines  qui se dessine dans une effervescence d'aciers et de composites : un ascenseur orbital, un canon braqué vers le pôle sud surmonté dans sa partie distale par une structure circulaire. Voilà l'outil du projet Terminus : un accélérateur qui injectera depuis ce Jardin un projectile, le Telum, idéalement propulsé par la Flèche du Sagittaire, afin de s'enfoncer profondément dans la Gouve et y injecter un terrible germe, une secousse terminale qui scannera, encodera et sauvegardera toute vie présente et passé pour le mettre à l'abri de l'unité de stockage.

Un processus fatal à la vie matérielle mais la clé d'une immortalité immaculée. La pesanteur et la souillure de la matière opposée à la pureté de l'âme, sujet connu depuis des millénaires, concrétisé par la plus avancée des technologies.

Voici ce que propose Dieter : la mort du monde et l'archivage de l'humanité dans une arche dégagée de toute contrainte physique, de toute péremption, à l'assaut de la galaxie, de l'univers.

Les Trinités voient dans ce projet une alternative à la fois délirante et crédible. Oui, il s'agit d'un acte de défiance ultime à l'égard des Elohim et des Tehôn. L'humanité disparaît en faisait table rase de la Terre, ne laissant que des ruines à ceux prétendant l'exploiter. Mais quel avenir propose réellement Dieter ? Quelle humanité subsiste-t-il quand il n'est plus de Terre, plus de chair, plus de perceptions défaillantes et d'émotions incontrôlées ? Qu'y a-t-il encore à défendre ?

Dieter défend chèrement son projet et promet une ascension proche, un nouvel âge de l'homme sans dieux, sans culpabilité ni dettes héritées d'un passé dont elle n'est pas responsable. Il comprend que les Trinités ne lui livreront ni la Flèche ni l'accès aux Ateliers mais pourtant, un accord est trouvé. Il affirme pouvoir mener son projet à bien avec ou sans l'aide des Trinités, c'est une question de temps, même si les menées des forces des Ténèbres le mettent sous pression. Il convient que si les Trinités trouvent avant lui un moyen d'assurer la sauvegarde de l'humanité sans le dernier recours du Projet Terminus, il l'examinera et le soutiendra peut-être. Selon lui, Terminus est un moyen, pas une fin. C'est une manière de se préserver en tant qu'espèce, en tant que conscience mais il ne combattra pas ceux qui cherchent à atteindre le même objectif par d'autres voies. Il enjoint toutefois les Trinités à la promptitude et les invite à le recontacter si elles changent d'avis car le monde souffre et gémit. Il évoque le Géocroiseur, une structure organisant et structurant la Terre, sorte de squelette énergétique dont la stabilité serait sévèrement affectée.

Les Trinités sont rendues à l'Antarctique. Dieter attend de leurs nouvelles et il espère que ce sera pour acter une véritable alliance, scellée par la Flèche du Sagittaire et les clés des Ateliers.

Illustrations - https://www.artstation.com/serjanburlak