Iften et Simon sont tirés de la torpeur de leurs cellules par un son lancinant, le bruit blanc et rugueux d'une enceinte débranchée, et s'intéressent à une porte quelconque au bout d'un couloir. Ils auraient juré ne l'avoir jamais vue au cours de leurs précédentes investigations. Et derrière cette porte, un des spectacles les plus déprimants qu'il est donné de contempler : une salle des fêtes provinciale américaine à 5 h du matin, dévastée et abandonnée par les convives, baignant dans son jus kitsch de papier crépon, de fleurs en plastique et de petits fours bon marché.

Les néons crachent une lumière crue qui n'arrange pas leur mal de tête digne d'une sévère gueule de bois.

La scène est figée dans une tristesse palpable, puant encore la pathétique excitation populaire suscitée par une fête familiale arrosée de punch et de Jello shots. Chacun de ses éléments, désespérément anodin, revêt pourtant une sorte de saveur monumentale et mythologique, comme si la salle était un temple élevé à la médiocrité et à l'inconfort de ces moments partagés autour d'une occasion spéciale.

Mais quelle occasion ? Un passage à la sono, décorée de roses rouges en plastique, permet de rétablir l'ambiance voulue : un florilège des tubes US de 1967. Un paquet de cigarettes semble y attendre Simon, sa marque préférée.

Des tables aux nappes de papier détrempées sont arrangées pour former un buffet couvert de plateaux, d'assiettes en carton, maculé de miettes et de taches de sauce. Un monticule de gobelets en plastique froissés tachés de rouge à lèvre s'amoncelle devant un large bol de punch au fond bourbeux, verdâtre exhalant un parfum repoussant et marin d'algues en décomposition.

Au centre de la salle, quatre sièges en plastique d'un blanc immaculé font face à une estrade. Quatre autres sièges souillés de vieille crasse et de coulures alimentaires sont disposés en retrait, l'un d'entre eux est disloqué, détruit et éparpillé sur le sol. Devant elles, un bouquet de roses déchiquetées, une chaussure rouge de femme au talon brisé, et sur un des sièges, une tasse de café brûlant. L'idée surgit que ces sièges vides représentent les quatre Épées de Feu, Iblis démembré et les trois autres Épées ayant refusé de mettre leur frère à mort.

A côté de la sono s'étend une estrade en planches de bois sur laquelle repose, entortillée comme un serpent, un voile blanc taché de chocolat et de tomate. Derrière elle, le mur est couvert de projections, de reliefs de nourriture, mousse de canard, garniture de vol-au-vent, bouillie de gâteaux, crèmes de fruits et pâtissière jetées frénétiquement par des mains qui ont fourragé comme des bêtes dans la rangée d'assiettes disposées au pied des sièges. Un peloton d'exécution.

Une porte donne accès aux toilettes à l'entrée desquelles reposent les morceaux d'un verre brisé et un mouchoir trempé de champagne brodé d'un B rouge.

Enfin, la porte du fond, derrière l'estrade donne sur la cuisine puis la réserve. La cuisine est glaciale, balayée d'un vent mugissant provenant de la ventilation. Un immense frigo de métal vomit des kilos de glace par son freezer et bloque presque l'entrée vers la réserve. Un plan de travail de bois accueille une collection fraîche et méticuleusement arrangée par taille et par famille d'oreilles, de langues et d'yeux de petits mammifères, oiseaux, reptiles. Un travail inspirant autant la nausée que le respect du fait de sa morbide délicatesse. Un chrysanthème est posé sur une étagère. Dans la réserve obscure, quatre chaises noires sont empilées, comme dissimulées. Et une question : s'agit-il d'une image évoquant quatre puissances de Ténèbres liées aux Épées de Feu ?

Une foule de détails stupides. Mais quand Iften et Simon s'intéressent à chacune de ces natures mortes, elle s'anime et le vertige les happe.

Sur l'estrade, une pauvre jeune fille, laide, aux traits risiblement porcins est emmaillotée dans une robe meringue trop étroite pour elle. Des gamins se servent dans les assiettes de nourriture qu'ils ont disposées comme des munitions et la huent aux cris de " Piggy Willie". Devant Iften et Simon, Willie se transforme peu à peu en porc sous une pluie d'immondices. Les gamins sont dispersés, menacés et corrigés, Willie est épargnée, reconnaissante, et elle parle. Par flashes, son visage apparaît boursouflé par le poison qui l'a tuée, sa bouche encombrée de médicaments où une langue violacée remue entre ses dents comme un concombre de mer.

"Je ne voulais pas mettre cette robe. C'était gentil, mais c'est trop dur. Et papa est pharmacien. Je ne pensais pas découvrir tout cela, je ne voulais pas. Si je suis la beauté, elle est l'obscure perfection aux cheveux de braise et aux yeux de basalte. N'allez pas aux toilettes, s'il vous plaît, ne les utilisez pas".

Et dans les toilettes des femmes, pourtant, une poignée de pierres noires est jetée dans la faïence de la cuvette. Et ces pierres deviennent paysage, grotte et souterrain. La vision des profondeurs d'un volcan offre le spectacle d'un réseau de conduits naturels parcourus d'énormes canalisations qui paraissent aussi anciennes que le basalte qu'elle transperce. Elles alimentent une grande sphère de pierre, un œuf de roc noir orné de gravures sinistres figurant des visages allongés proches des Moai.

Les toilettes justement deviennent subitement le théâtre d'une altercation entre une élégante femme aux cheveux blonds en robe de soirée et un bel homme qui se sait respectable. Il veut parler, elle ne veut pas. Il la contraint, la méprise, la saisit, lui jette son verre au visage. Une scène courante de violence en société comme les cuisines, salles de bain et toilettes, antichambres de la raclée, en ont vu des milliers. Le bonhomme est attrapé par les Trinités qui rendent justice et lui cassent salement la figure. Ils commencent à comprendre qu'ils sont là pour redresser les torts. Ils ne vont pas se priver.

La belle Ilga, le visage sens dessus dessous, la mâchoire déboîtée, son œil droit rouge sang crachant sous la peau jusqu'à sa tempe défoncée un nuage d'encre pourpre.

"Je crois qu'il m'aime. N'est-ce pas ? Et puis je n'avais pas à parler à cet homme. Je ne suis pas seule. Il est là, il vous cherche depuis la cité que convoitait Bélial. Il vous désire et il est la clé. Appelez-le. Ce n'est vraiment pas délicat. Un chrysanthème. Mon dieu, ce n'est pas un enterrement. Je suis désolée, je suis si désolée."

Un chrysanthème trône dans la cuisine et ses feuilles sont une forêt bruissante, poisseuse, vibrante d'une vie qui ne sait que se contorsionner, gratter, striduler. Dans l'ombre d'une falaise où cascadent des voiles émeraude de lianes et de feuilles dégouttantes d'une humidité au parfum animal, un boyau de terre mille fois mâchée, digérée et excrétée s'enfonce dans la montagne au sommet couronné de neige.

Au milieu des chaises, le bouquet dévasté répandu sur le sol est disputé par deux jeunes femmes, une petite rousse un peu grasse dans sa robe rouge trop courte et une grande blonde voûtée flottant dans sa tunique blanche ornée de perles de pacotille.

"C'est moi qui l'ai eu, siffle la rousse. Il est à moi.
- Vois comme tu es, c'est moi qui l'ai attrapé et tu m'as tapé sur le bras pour le faire tomber.
- Dis, le cheval, j'y peux rien si tu sais rien tenir entre tes doigts.
- Tu crois quoi ? Que ça te portera chance, sale petite grosse ?"

Les rivalités, les complexes, la jalousie, la promiscuité, la foi désespérée en  l'amitié, le déséquilibre, les griefs jamais exprimés, il faut les balayer ce soir. Oui, Renée, la jeune fille rouge trouvera l'amour et une danse est une promesse, un rêve éveillé. Barbara, la jeune fille blanche, elle, veut la vérité et le bouquet qu'elle a mérité, pas de mensonge, pas de flatterie. De l'attention, une discussion, Renée et Barbara s'ignorent mais parlent enfin à l'unisson, faisant grincer leurs lèvres calcinées autour de la fente rosie qui perce leur tête charbonneuse, chauve, aveugle, grossière sculpture de goudron encore fumante.

"Oui, nous prendrons la route malgré tout cela. Car j'ai promis à son père. Nous n'aurions pas dû venir. En fait, nous ne devrions pas être amies. Si je suis la nuit, elle est la noirceur du vide sans étoile. C'est un si long voyage. J'ai fait ce que j'ai pu, tu sais, avec ce que j'ai trouvé en route. Ne mange surtout pas la glace, elle ne te réussira pas."

La glace que déverse le freezer a éclaté, révélant dans la lumière électrique du frigo un univers gelé, dissimulé sous des dizaines de mètres de cristal bleuté. La masse glacée est parcourue de coursives qui abritent des pompes et des tubes sans âge charriant un épais liquide écarlate jusqu'à un vaste édifice de pierre noire, évidé, comme pour héberger un géant depuis longtemps disparu. Un tombeau, un berceau, un temple piégé par le froid et figé au cœur des pistons et des engrenages désormais silencieux.

En cuisine s'affaire une vieille femme noire qui répète les gestes parfaitement exécutés de qui les vit depuis des décennies. Elle se résume à cette enchaînement de rituels abrutissants destinés à servir, offrir, sans rien d'autre en retour que l'évidence génétique de sa fonction. Aujourd'hui, son maître, irascible, provocateur et manipulateur, mourra empoisonné par la main qui le nourrit et dût-elle être exécutée pour cela, Marcy pourra enfin vivre le monde hors de cette geôle d'injustes conventions. L'assassinat est évité et le seigneur replet châtié pour son attitude.

Marcy, dont le corps tressaute et se raidit sous la tension de 2000 volts de la chaise électrique, parle.

"Ne rien dire, ne rien voir, ne rien entendre. Il méritait de crever. Du coup, ils ne m'ont pas loupée. Ils sont cachés, ils attendent, je les ai vus. Pas quatre, pas huit, mais douze. Quelqu'un va attraper quelque chose si ce maudit chauffagiste ne vient pas."

La ventilation dans la cuisine hurle et lance des imprécations inarticulées. Et sur cette litanie de syllabes liquides tombe une nuit immense, aux ailes piquées d'étoiles glaciales. Les faces vertigineuses des montagnes dégringolent dans des mers de nuages, leur blancheur enneigée est zébrée de profondes blessures rocheuses. Tout est ici hostilité, chaos, tempête, suffocation. Un plateau de roc suspendu dans le vide défie la plus haute montagne du monde et accueille douze pierres noires au centre desquelles est érigé un socle dédié au mal absolu.

Et près de l'infect bol de punch, une très jeune fille en jupe longue et col roulé, aux lunettes à fine monture, enchaîne les verres, le teint rosi par l'alcool. Elle en a besoin, elle est si timide, tout le monde le sait. Elle a l'occasion de changer la donne, de bouleverser ce que l'on dira d'elle à la rentrée, d'oublier ces années et de renaître comme... Comme femme ? Elle ne sait pas si elle doit accepter, il a l'air gentil. Il dit qu'il va être avocat. Les Trinités prennent Petra en charge et la convainquent de ralentir, de ne pas s'oublier totalement.

Elle sait que l'esprit de la fête la quitte, qu'elle ne brisera pas ce soir sa réputation studieuse et ennuyeuse. Dans un son scintillant de ruisseau printanier, une flaque de sang s'étend entre ses pieds, sa jupe à pois est marquée d'une lourde traînée pourpre et les mains qu'elle porte à son ventre sont brunes et rêches comme la boue.

"Je l'aurais gardé, moi, le marmot. Je sais que j'aurais pu faire les deux. Mais lui, il avait une carrière, en tout cas, c'est ce que son père disait. Il y a trop de choses autour de moi, trop de grondements dans la nuit que je traverse, c'est si long. Si long, pour toi. Si je suis l'illusion, elle est le mensonge et la trahison. Surtout, ne fais pas comme moi. Ne bois pas ce que j'ai bu, n'y touche pas.

Alors, toutes ces femmes paraissent devant Iften, murmurant ensemble comme un seul corps, exhibant l'horreur de leurs destins. Autant de visages des tourments, des humiliations, des malaises, des conflits qu'il lui est possible de redouter. Elle a si peur de franchir à son tour le voile du fantasme pour se confronter à la réalité telle qu'elle la comprend. De devenir l'une d'entre elles. Car en chacune de ces divinités domestiques humblement modelées, il n'y en a qu'une qui se manifeste, exprimant ses craintes et ses espoirs avec les maigres moyens qu'elles a obtenus en chemin. Elle qui a traversé la mort et s'est plongée dans les plus épaisses ténèbres pour retrouver son aimé.

Je suis allée plus loin qu'il m'était possible de l'imaginer. J'ai frôlé la noirceur qui se nourrit de noirceur mais j'ai fini par apercevoir dans cet océan glacial une lueur, ta lueur. Car nous sommes unis par delà le jour et la nuit, car aujourd'hui est un jour spécial, Iften.

Nous sommes aujourd'hui mari et femme et je ne t'abandonnerai jamais.